Ma mère est médecin. Elle a passé sa vie à s’occuper des autres, à porter les choses sans les montrer. On est très proches, elle et moi.
L’an dernier, je l’ai emmenée à Florence pour son anniversaire. Juste nous deux. Un soir, on parlait tranquillement, et elle a commencé à me raconter des histoires.
Quand elle faisait sa médecine en France, elle avait dû me laisser quelques mois en Haïti avec mes grands-parents. Elle m’a parlé de la distance, du manque. J’écoutais quelqu’un que je connais depuis toujours me raconter une époque de sa vie que je n’avais jamais vraiment imaginée.
Puis elle m’a parlé du tremblement de terre.
En janvier 2010, ma sœur et moi sommes partis au Canada. Ma mère, elle, est restée en Haïti avec mon père pour aider les blessés. Ce qu’elle ne m’avait jamais dit, c’est ce qu’elle avait ressenti quand on était montés dans cet avion.
Elle m’a dit qu’elle se sentait vide. Un grand manque. La maison sans ses deux enfants. Elle est restée pour aider, elle a continué à travailler, elle n’a jamais rien dit.
Elle n’est jamais venue habiter au Canada. On est sa vie, et on vit à des milliers de kilomètres.
Elle portait ça depuis des années. En silence.
Ce qui m’a frappé ce soir-là, c’est qu’elle ne le disait pas avec amertume. Elle le disait comme un fait. Comme si elle avait depuis longtemps accepté que certaines choses ne se disent pas, qu’elles se portent et c’est tout. Et moi, je réalisais que je n’avais jamais pensé à lui demander. Pas par indifférence, mais parce que je supposais que je savais déjà. On croit connaître les gens qu’on aime. On ne leur pose plus les vraies questions.
On peut connaître quelqu’un toute sa vie et ne pas savoir ce qu’il a traversé pour nous. Pas parce qu’il nous cache des choses, mais parce qu’on n’a jamais créé l’espace pour le demander.
Ce voyage, c’était ça. Un espace. Et des histoires qui attendaient depuis des années d’être racontées.
Depuis ce soir à Florence, je lui pose plus de questions. Sur son enfance, sur ses parents à elle, sur ce qu’elle rêvait de faire quand elle était petite. Je réalise qu’il y a encore beaucoup que je ne sais pas. Et qu’il ne faut pas attendre un voyage pour poser ces questions.
Yann, cofondateur de LifeMemory