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Certaines voix ne parlent qu'une fois

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Certaines voix ne parlent qu'une fois

Ma mère n’est pas quelqu’un qui parle d’elle-même.

Elle demande comment tu vas, elle s’inquiète pour les gens qu’elle aime, elle garde ses histoires pour elle.

C’est simplement qui elle est.

Jusqu’à un week-end en Floride, où elle a fait autrement.

On avait pris un voyage ensemble à Hollywood Beach, tous les deux. Sans agenda, sans programme. De longues promenades, des repas sans presse. Ce genre de temps qui se fait rare une fois qu’on est adulte.

Quelque part dans ces quelques jours, elle a commencé à parler.

Elle m’a raconté des histoires que je n’avais jamais entendues. Sur son enfance. Sur des moments de la mienne que j’avais complètement oubliés. Sur des décisions qu’elle avait prises en tant que jeune mère, en cherchant son chemin comme on cherche tous.

Mais celle qui m’est restée, c’est l’histoire de janvier 2010.

J’avais seize ans quand le tremblement de terre a frappé Haïti. Mes parents sont tous les deux médecins. Dans les jours qui ont suivi, pendant que le reste du monde essayait encore de comprendre ce qui s’était passé, ils ont pris une décision: ma sœur et moi partirions au Canada. Quatre jours après le séisme. Le 16 janvier.

Ce qui avait été difficile, m’a-t-elle dit, ce n’était pas la décision en elle-même.

C’était de rentrer à la maison après.

La maison sans nous.

Le silence là où notre bruit avait toujours été.

Elle ne nous a jamais laissé ressentir ce poids. Elle voulait qu’on se concentre, qu’on s’installe, qu’on réussisse. Alors elle l’a porté seule.

Elle est restée en Haïti dix ans de plus.

Ce week-end à Miami, assis en face d’elle, j’ai tout entendu pour la première fois. Pas les faits. Ceux-là, je les connaissais. Le ressenti. La part qu’elle avait gardée pour elle pendant quinze ans parce qu’elle nous aimait assez pour ça.

Et j’ai pensé: cette histoire a failli ne jamais exister. Pas parce qu’elle n’avait pas eu lieu, mais parce qu’on n’avait jamais fait la place pour l’entendre.

Ces histoires ne disparaissent pas parce que les gens cessent de s’en soucier. Elles disparaissent parce qu’on ne trouve jamais tout à fait ce moment tranquille pour poser la question.


À peu près à la même époque, mon co-fondateur Dan écrivait un livre. En silence.

À la main. Pour ses deux jeunes enfants, qui sont encore trop petits pour se souvenir de la plupart de ce temps-ci.

Il voulait que ses enfants sachent qui il était, vraiment. Ses histoires, sa façon de voir les choses, la version de lui-même que ses enfants n’auraient autrement jamais connue. Il avait déjà écrit sept chapitres.

Mais c’était lent. Et il manquait quelque chose.

Pas parce qu’il n’avait rien à dire. Parce qu’assis devant une page blanche, on n’écrit jamais tout à fait comme on parle.

La façon dont une phrase arrive en milieu de rire. L’histoire qu’on raconte autrement selon le jour. Les détails qui ne remontent qu’en les disant à voix haute. Tout ça, on ne peut pas l’inventer seul au moment d’écrire.

Il voulait un livre. Il voulait juste qu’il lui ressemble vraiment.


Un après-midi, Dan m’a envoyé un message. Il avait une idée dont il voulait parler. On s’est retrouvés pour un café à Montréal, comme on le fait souvent.

Il m’a dit ce à quoi il pensait. Je lui ai parlé du voyage à Miami. De ma mère. De l’histoire que j’avais failli ne jamais entendre.

On est restés là un bon moment à discuter: des parents, des enfants, de ce qu’on espère léguer et pourquoi on attend toujours.

À un moment, l’un de nous a dit la chose à voix haute.

On devrait construire ça. Je suis sûr que beaucoup de gens voudraient quelque chose comme ça.

Ce n’était pas un pitch. C’était plutôt une reconnaissance tranquille qu’on essayait tous les deux de résoudre la même chose, depuis deux directions différentes.


Ce qu’on a construit s’appelle LifeMemory. On part de ta voix. On arrive à un livre qui te ressemble.

Mais l’idée est venue avant l’application. Elle est venue d’une mère qui a porté une histoire en elle pendant quinze ans parce qu’elle voulait que ses enfants réussissent. D’un père qui écrivait à la main, chapitre après chapitre, pour que ses enfants sachent un jour qui il était vraiment. De deux amis qui ont compris, autour d’un café, qu’ils n’étaient pas seuls dans tout ça.

On ne construit pas ça parce qu’on pense que la technologie répare quoi que ce soit. On le construit parce que les histoires sont déjà là. Dans les gens qu’on aime. Dans les conversations qu’on remet à plus tard. Dans ce qu’on veut transmettre et qu’on n’a jamais tout à fait le temps de dire.

L’héritage, ce n’est pas ce qu’on laisse derrière soi quand on s’en va. C’est ce qu’on choisit de partager pendant qu’on est encore là.

Appelle tes parents cette semaine. Pose-leur une question que tu n’as jamais osé poser.

Tu seras peut-être surpris de ce qu’ils attendaient de te dire.


Yann, co-fondateur de LifeMemory

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